L’évolution de l’ordre mondial selon Janice Stein, experte en relations internationales
Janice Stein, experte en affaires mondiales, se joint à Jonathan Hausman, chef de la stratégie du RREO, pour discuter de l’ordre mondial en évolution, de l’incidence croissante de l’IA et de ce que tous deux signifient pour les institutions et les dirigeants à l’avenir.
L’ordre mondial qui a façonné une grande partie des 75 dernières années change en même temps que les progrès de l’IA transforment les économies, les institutions et la concurrence mondiale.
Dans cet épisode de L’école de la pensée, Jonathan Hausman, chef de la stratégie du RREO, s’entretient avec Janice Stein, experte en affaires mondiales et en relations internationales, de la façon dont ces forces se rencontrent et de ce qu’elles pourraient impliquer pour les dirigeants et les institutions. Leur conversation porte sur la concurrence entre les États-Unis et la Chine, l’évolution du sens de la souveraineté, les possibilités qu’offre l’IA et la façon dont les organisations peuvent se positionner pour la suite des choses.
Mme Stein compte des dizaines d’années d’expérience dans le domaine des relations internationales, des conflits et de la prise de décision. Elle est directrice fondatrice de la Munk School of Global Affairs & Public Policy, présidente du Forum d’Halifax sur la sécurité internationale, membre de la Société royale du Canada, Officier de l’Ordre du Canada et lauréate de l’Ordre de l’Ontario.
La conversation porte également sur le leadership efficace en période de grands changements, la façon dont les nouvelles approches peuvent aider les institutions à s’adapter et les domaines où Mme Stein voit des occasions d’innovation, de croissance et de transformation positive dans un environnement mondial en évolution.
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Jonathan Hausman
Chef de la stratégie, RREO
Janice Stein
Directrice fondatrice, Munk School of Global Affairs & Public Policy, Université de Toronto
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Jonathan Hausman occupe les fonctions de chef de la stratégie du RREO. À ce titre, il supervise l’élaboration et la mise en œuvre de stratégies à l’échelle du RREO, en dirigeant une approche transorganisationnelle visant à faire progresser les objectifs stratégiques du RREO. Il supervise ses activités d’investissement durable et dirige le service Stratégie de placement mondiale, qui développe une conviction quant aux réponses stratégiques aux nouveaux thèmes mondiaux, en plus de nouer et de cultiver des relations de placement cruciales pour la caisse à l’échelle mondiale.
Jonathan chapeaute les équipes responsables de la Stratégie mondiale, de l’Investissement durable, des Affaires gouvernementales et publiques, ainsi que du Marketing et des communications. Auparavant, il dirigeait l’équipe Placements non traditionnels et Répartition stratégique de l’actif, rôle dans le cadre duquel il était responsable du portefeuille des fonds de couverture mondiaux de la caisse, ainsi que de ses stratégies de négociation systématiques et de ses stratégies macroéconomiques mondiales internes.
Avant d’entrer au service du RREO, il était directeur général chez Goldman Sachs, où il a géré la stratégie liée au risque pays et conseillé des gouvernements dans ses bureaux de New York, de Hong Kong et de Londres. Il est président du Conseil canadien pour les Amériques et professeur distingué à la Munk School of Global Affairs de l’Université de Toronto, où il donne actuellement des conférences sur l’économie politique internationale. Il siège également au conseil de Capitalize for Kids. Avant d’entreprendre sa carrière dans les services bancaires d’investissement, M. Hausman a été assistant spécial auprès du premier ministre de l’Ontario.
Il est titulaire d’un baccalauréat ès arts (spécialisé) de l’Université McGill, d’une maîtrise ès sciences (en économie) de la London School of Economics et d’une maîtrise en administration publique de la School of International and Public Affairs de l’Université Columbia. Il détient également l’accréditation IAS.A de l’Institut des administrateurs de sociétés.
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Janice Stein, directrice fondatrice, Munk School of Global Affairs & Public Policy, Université de Toronto
Reconnue comme l’une des expertes canadiennes les plus respectées sur la scène nationale et internationale de la politique mondiale, Janice Gross Stein est professeure Belzberg en gestion des conflits et directrice fondatrice de la Munk School of Global Affairs & Public Policy de l’Université de Toronto. Elle est membre de la Société royale du Canada, Officier de l’Ordre du Canada et lauréate de l’Ordre de l’Ontario. Elle est membre étrangère honoraire de l’American Academy of Arts and Sciences.
Mme Stein a été conférencière Massey en 2001 et la première fellow de la Fondation Pierre Elliott Trudeau. Elle a reçu le Prix Molson du Conseil des Arts du Canada pour une contribution exceptionnelle d’une spécialiste des sciences sociales au débat public. Elle s’est vu décerner un doctorat honorifique en droit par cinq universités du monde entier. En 1996, Mme Stein est devenue professeure d’université, la plus haute distinction que l’Université accorde à son corps professoral.
Ses recherches, qui portent sur la prise de décision et la stratégie, se situent au croisement des sciences cognitives, de la psychologie et de la politique internationale. Auteure de huit livres et de plus d’une centaine d’articles, elle s’est récemment intéressée à la gestion de l’escalade et aux facteurs psychologiques, institutionnels et politiques qui expliquent la surprise. Ses dernières recherches portent sur l’intersection entre la géopolitique et la technologie.
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Jonathan Hausman : Bonjour, je m’appelle Jonathan Hausman et je suis le chef de la stratégie du Régime de retraite des enseignantes et des enseignants de l’Ontario (RREO). Je suis très heureux de m’entretenir avec la seule et unique Janice Stein. Vous devrez me pardonner, Janice, mais je dois lire mes notes, ce que je ne fais pas habituellement. Compte tenu de l’envergure de votre carrière et de vos contributions, je veux bien faire les choses. Vous êtes donc une éminente spécialiste des relations et de la prise de décision à l’échelle internationale et, il va sans dire, l’une des grandes intellectuelles publiques du Canada. Vous êtes la fondatrice de la Munk School of Global Affairs and Public Policy et vous avez reçu deux des plus hautes distinctions qu’une personne puisse obtenir au Canada : vous êtes Officier de l’Ordre du Canada et lauréate de l’Ordre de l’Ontario. À l’étranger, on vous connaîtra peut-être comme présidente du Forum d’Halifax sur la sécurité internationale, un forum mondial majeur sur la défense. C’est un sujet prioritaire pour les entreprises et les gouvernements et qui est très pertinent pour notre discussion d’aujourd’hui. Vous avez influencé des générations de dirigeants au Canada et à l’étranger. En ce qui me concerne, vous m’avez recruté comme coprésident de la Munk School, et j’ai appris très tôt que si Janice Stein vous demande de faire quelque chose, vous le faites. Mais je suis très heureux de l’avoir fait. Alors, je crois que très peu de gens sont mieux placés que vous pour parler du monde actuel, mais plus important encore, de la façon dont les dirigeants devraient y faire face. Avant de commencer, j’aimerais en savoir davantage sur votre histoire personnelle et ce qui vous a amenée à devenir une experte en affaires mondiales. Donc, parlez-nous un peu de vous.
Janice Stein : Je suis née à Montréal dans les dernières années de la Seconde Guerre mondiale, et j’ai grandi dans une famille où ma mère a été admise à la Faculté de droit de McGill en vertu de deux quotas : d’une part, elle était juive et, d’autre part, elle était une femme. Elle faisait partie de la première promotion de femmes à la faculté de droit. Alors, ma sœur et moi, quand nous avons appris qu’elle était un peu différente des autres mères, la question était : quelle différence allez-vous faire dans le monde? Nous n’avions d’autres choix. Quand j’avais environ cinq ans – je m’en souviens comme si c’était hier –, j’ai lu ce gros titre en lettres noires dans le Montreal Gazette : « Korea Goes to War » (La Corée en guerre). Je suis allée voir ma mère et lui ai demandé : « Pourquoi font-ils cela? Tu nous dis toujours de ne jamais nous battre dans la cour d’école. » Pourquoi? Pourquoi les pays le feraient-ils? Cela semblait stupide, n’est-ce pas? Ce n’est pas une bonne utilisation des ressources. Ce qu’elle m’a répondu? « Il n’y a pas de bonne réponse à cette question. » À partir de ce moment-là, croyez-le ou non, j’étais fascinée et je lisais tout ce que je pouvais sur le sujet. Et on n’a toujours pas de bonnes réponses à cette question. Jonathan.
Jonathan Hausman : Continuons dans cet ordre d’idée et parlons du monde tel qu’il est aujourd’hui. Qu’est-ce qui vous inquiète le plus à propos du monde actuel, et qu’est-ce qui vous inspire de l’espoir?
Janice Stein : Nous vivons une période sans précédent, et je ne le dis pas de façon générale, parce que nous pouvons tous le dire à chaque période que nous traversons. Ayant vécu une série de changements structurels importants depuis la fin des années 1940, je peux dire qu’il s’agit d’une période sans précédent, car nous voyons deux tendances marquées converger et créer des défis d’un tout autre ordre de grandeur pour les dirigeants. La première est la disparition de l’ordre mondial né en 1948-1949. Au fil du temps, il avait changé légèrement, mais la structure fondamentale était demeurée la même. Mais, à vrai dire, il a maintenant disparu et il ne reviendra pas. Le premier ministre avait absolument raison à ce sujet dans le discours qu’il a prononcé à Davos. Cet ordre mondial n’existe plus. Et bon nombre de nos dirigeants, tous secteurs confondus, ont vraiment beaucoup de difficulté à composer avec cette situation. Un journaliste a écrit un article très intéressant à ce sujet. Il a dit qu’il y avait, en chaque Canadien, deux versions de soi-même. Le premier Jonathan se lève le matin et se dit que le monde a vraiment changé et se demande ce qu’il doit faire pour s’y préparer. Le second se lève un moment plus tard et dit : « J’espère simplement que c’est temporaire et que tout va revenir comme avant. » Et la plupart des gens pensent à la prochaine élection présidentielle aux États-Unis.
Janice Stein : C’est la première chose : nous traversons une période très différente. Ajoutez à cela le fait que nous avons la technologie la plus révolutionnaire qui progresse à un rythme que je n’ai jamais vu. Qu’est-ce qui est si révolutionnaire à ce sujet? Réfléchissez-y. Depuis des millénaires, nous automatisons le travail manuel, n’est-ce pas? La première personne à qui on a donné une hache a pu faire toutes sortes de choses qui étaient auparavant impossibles. Nous avons donc automatisé le travail manuel, mais jamais le cognitif. Et nous sommes au début d’une période où nous automatisons les fonctions cognitives. À un rythme ahurissant. Je ne trouve pas les bons mots pour décrire ce rythme. Il est si révolutionnaire que les gens ont du mal à suivre la cadence. Nous avons donc deux phénomènes qui s’ajoutent l’un à l’autre : les structures s’effondrent, et nous avons une technologie qui progresse à un rythme incroyable.
Jonathan Hausman : La question qui saute aux yeux est la suivante : nous sommes une société d’institutions, n’est-ce pas? Les institutions et les cadres qui les entourent sont censés gérer le changement. Alors, êtes-vous en train de dire que les institutions ont échoué ou qu’elles n’ont pas encore été construites? Quel est votre point de vue à ce sujet?
Janice Stein : J’y n’irai pas par quatre chemins. Les institutions accusent toujours un retard par rapport aux forces qui poussent au changement. Pour moi, la question est : quel est l’écart? Je crois que nos institutions actuelles, dans l’ensemble, ne sont pas adaptées, et c’est une affirmation sérieuse. La plupart de nos institutions ne sont pas adaptées et elles deviendront inutiles. Le problème, c’est qu’il y a un vide institutionnel, auquel s’ajoutent les avancées technologiques. La technologie n’a jamais vraiment d’incidence à elle seule. Elle n’est pas concrète, n’est-ce pas? Elle n’agit que par l’intermédiaire des institutions, de la façon dont les institutions de premier plan l’adoptent et en font la promotion. Nous pourrions parler de différents avenirs. En voici un, Jonathan. Il y aura les dirigeants institutionnels qui saisiront l’occasion – ces établissements vont s’adapter à un rythme très rapide, plus rapide qu’ils ne l’ont jamais fait dans leur mémoire institutionnelle – et ceux qui croient qu’ils peuvent simplement apporter de petits changements ici et là. Cet écart va s’accroître entre ceux qui sautent sur l’occasion et redéfinissent leurs institutions et ceux qui essaieront simplement de gérer le changement.
Jonathan Hausman : Regardons la situation d’un point de vue politique. Il y a des gagnants et des perdants non seulement parmi les institutions, mais aussi dans la société.
Janice Stein : Oui.
Jonathan Hausman : Cette situation crée toute une série de résultats qui sont difficiles à gérer. Pouvez-vous nous en dire davantage à ce sujet? Les inégalités croissantes et le fait que les progrès technologiques les exacerberont ont fait couler beaucoup d’encre. Mais ils ont aussi des conséquences politiques. Comment envisagez-vous les choses?
Janice Stein : Parlons de deux conséquences. Il y en a une foule, et nous pourrions passer des jours à en parler, mais parlons simplement de deux d’entre elles. Tout d’abord, la démocratie a toujours reposé sur une vaste classe moyenne. La démocratie telle que nous la connaissons est très récente. En fait, elle a entre 75 et 100 ans. Et elle a toujours dépendu d’une classe moyenne en croissance. L’avenir est difficile à prévoir, car on voit des gens qui acceptent vraiment le changement, qui vont de l’avant et qui y adhèrent, mais ce que je vois, c’est un groupe beaucoup plus important de gens qui ne le font pas. Par conséquent, la répartition sera moins égale et cela compliquera les choses pour les démocraties, ce qui n’augure rien de bon sur le plan politique. C’est un premier enjeu politique. Le second est que les pays qui ont au moins une masse critique d’institutions qui font progresser les choses feront beaucoup mieux que les autres, n’est-ce pas? C’est un fait.
Jonathan Hausman : C’est vrai.
Janice Stein : Il y aura donc une réorganisation.
Jonathan Hausman : Nous avons parlé des répercussions politiques nationales. Parlons de la dimension géopolitique. Loin de moi l’idée de verser dans la théorie, mais il y a cette notion du piège de Thucydide que, bien entendu, la Chine et les États-Unis aiment plutôt, parce qu’ils ont l’impression d’avoir le contrôle. Mais est-ce ainsi qu’il faut voir les choses dans la situation actuelle? Et aussi, quel est le rôle de l’IA dans l’évolution de cette concurrence mondiale?
Janice Stein : Graham Allison a écrit un livre intitulé Vers la g Lorsque je l’ai vu, je lui ai dit : « Vous avez tort. » Il porte sur l’idée d’une puissance émergente qui menace la puissance dominante, laquelle essaie de freiner son adversaire en partant en guerre contre elle. En toute franchise, tout scénario dans lequel les États-Unis et la Chine entrent en guerre est catastrophique pour tout le monde. Tout le monde y perdrait, compte tenu du genre d’armes que nous avons. Je crois vraiment que c’est hors de question. Je ne crois pas qu’il y ait un dirigeant chinois ou américain qui partirait en guerre. Alors que s’est-il passé? Le nœud de la concurrence est : « Qui est en avance sur le plan technologique? » La technologie en question actuellement est l’IA, mais la technologie quantique suit de près, et nous ne devrions pas l’oublier.
Jonathan Hausman : Et l’un mène l’offensive.
Janice Stein : En effet. Ils sont intimement liés. Cela change aussi la donne. Je crois que ce n’est pas la bonne façon de poser la question. Voici la question que je poserais. Comment la Chine fait-elle face à la révolution liée à l’IA? Que se passe-t-il à l’intérieur des institutions chinoises et comment les États-Unis s’adaptent-ils? Croyez-le ou non, les deux pays ne s’en sortent pas très bien. Ce n’est pas ce que nous entendons dire. Pourquoi la Chine a-t-elle de la difficulté? Elle a une très grande capacité d’adaptation. Elle compte des scientifiques très instruits et des gens d’affaires très expérimentés, comme vous le savez. Ils prennent des modèles d’IA, dont OpenAI et Anthropic, et les achètent, ce qu’ils sont autorisés à faire à quelques exceptions près, et ils les adaptent et les mettent sur les marchés en tant que modèles ouverts. Donc, qu’est-ce que je vois? Deux choses. Tout d’abord, la plupart des pays du monde bâtiront leurs infrastructures en utilisant les modèles chinois. C’est moins cher. Cela concerne le prix de ce qu’ils appellent un jeton. N’est-ce pas? Ce n’est pas anodin de bâtir à partir des modèles chinois. Ensuite, il y a beaucoup, beaucoup de gens en Amérique du Nord, aux États-Unis et au Canada, qui choisissent actuellement les modèles chinois, parce que le prix des modèles de pointe les plus récents est trop élevé.
Janice Stein : C’est un gain important pour la Chine. Tout simplement. Encore une fois, nous pourrions emprunter cette voie, mais allons ailleurs. Parlons d’un autre aspect de la Chine. La Chine possède l’État de surveillance le plus perfectionné du monde. Mais qu’arrive-t-il lorsque vous mettez sur le marché des modèles en source libre? Si je suis à la maison et que je peux intégrer ce modèle à mon téléphone, tout à coup, je peux aller n’importe où. Et c’est ce que nous constatons : ces modèles d’IA brisent les frontières et vous mènent là où ils sont censés ne pas pouvoir aller. Il y a beaucoup de peur au sein de l’élite chinoise, car pour elle, la survie du régime est primordiale. Elle ne mettra pas cette survie en péril en renforçant le pouvoir d’agir des consommateurs. Il y aura donc des blocages institutionnels majeurs. Et du côté des États-Unis? Vous pouvez voir mes épaules s’affaisser. Les États-Unis tirent-ils parti de leurs atouts? C’est une société très innovante sur le plan technologique, mais met-elle ses avantages technologiques à profit de la fabrication de pointe et des ressources énergétiques? Soutiennent-ils leurs alliés de façon à multiplier les ressources dont ils disposent tout au long de ce changement?
Jonathan Hausman : Je suis heureux que vous ayez mentionné le système mondial et les alliances que nous pensions immuables et éternelles. Vous avez souligné qu’elles ne le sont peut-être pas et que nous sommes dans une rupture, comme le premier ministre l’a répété en janvier. Mais je suppose que la question porte sur le concept de souveraineté. D’une certaine façon, les limites de la souveraineté se basent depuis très longtemps sur la Pax Americana, si on veut. Nous avons donc fait appel à d’autres pour un ensemble de choses : la sécurité, la technologie, qui était ouvertement accessible, et le commerce.
Janice Stein : Et la croissance.
Jonathan Hausman : Exactement. Alors, selon vous, où se dessinent les limites en matière de souveraineté maintenant que les pays cherchent à maintenir ou à prendre un contrôle stratégique de l’énergie, de la défense et de la technologie, car ils ont l’impression de ne pas pouvoir compter sur ceux qu’ils considéraient comme leurs alliés et qu’ils ne veulent pas être écrasés dans cette mêlée.
Janice Stein : Vous savez, c’est vraiment la question du jour. Permettez-moi de remonter un peu plus loin que la Pax Americana. Revenons à 1648. Comment définissons-nous la souveraineté? D’accord? Parce que c’est la version moderne. Nous avons décidé qu’un pays souverain contrôlait ses frontières et exerçait un monopole de force. Eh bien, ça ne suffit plus en 2026. Nous avons réalisé un projet, et en fait, je suis fière de dire que le RREO y a participé, ce qui est formidable. Et dans le cadre de ce projet, on s’est demandé ce que la souveraineté signifiait aujourd’hui. Nous l’avons redéfinie comme l’absence de coercition. Il ne s’agit donc pas de construire des murs. Il s’agit de choisir des partenaires qui ne vous mettront pas sous pression lorsque la situation deviendra vraiment critique.
Jonathan Hausman : Et la situation est critique.
Janice Stein : Quand l’heure est grave. On a donc examiné la question et on s’est demandé ce qui importait vraiment aux Canadiens. Ce n’est pas simplement l’endroit où se trouvent leurs données, car cela ne vous dit pas grand-chose, car vos données peuvent demeurer au Canada, mais elles peuvent se trouver sur un serveur, par exemple, un grand serveur de l’un des principaux fournisseurs infonuagiques. Les États-Unis décident de déclarer l’état d’urgence, une situation que nous avons déjà vu se produire. Puis, n’importe quel président pourrait interdire à un fournisseur infonuagique de fournir des mises à jour pour un serveur. Donc, les Canadiens, les Français, les Britanniques et les Allemands se posent tous la même question : que devons-nous faire pour être exempts de coercition? On ne peut pas construire ce genre d’infrastructures tout seul. Les deux seuls pays qui peuvent le faire sont les États-Unis et la Chine. C’est extrêmement coûteux, et si vous ne le faites pas, impossible de se développer et d’innover. D’accord? La réponse est évidente : on établit des partenariats. Le Canada pourrait donc s’associer à l’Allemagne. Nous l’avons fait. Notre plus important développeur de grands modèles de langage, Cohere, s’est associé à une société en Allemagne, et nous pourrions tendre la main à d’autres partenaires, comme la Corée du Sud. On construit un nuage commun parce qu’on sait que les Sud-Coréens ou les Allemands ne sont pas dans une position où ils pourraient exercer de la coercition. C’est un filtre à travers lequel nous pouvons envisager l’avenir de nos alliances.
Jonathan Hausman : Revenons aux acteurs économiques. D’accord? Qu’est-ce que cela exige d’un dirigeant de banque, d’une entreprise ou d’une firme de placement? Que faut-il faire pour être en mesure de comprendre ces couches, cette mosaïque de nouvelles considérations qui n’ont probablement jamais été prises en compte auparavant? Oui. Quelle est la formation nécessaire? Quel est le mode de leadership, si l’on veut, aujourd’hui?
Janice Stein : Vous savez, je crois qu’il faut faire deux choses. Nous devons fournir aux dirigeants un ensemble de filtres, ce qui n’était pas le cas auparavant. Que vous soyez un dirigeant du secteur des services financiers ou un dirigeant en éducation, comme moi, cela n’a pas vraiment d’importance. Vous devez vous poser une question lorsque vous établissez des partenariats, parce que personne ne peut y arriver seul. Personne. Donc, lorsque vous choisissez des partenaires, demandez-vous : « Dans quelle mesure suis-je convaincu que mes partenaires n’exerceront pas de coercition? » La protection des investisseurs, essentielle dans le milieu de l’investissement, est fondamentale. Si cette protection devait s’éroder de quelque façon que ce soit, vous devrez chercher des partenaires dont vous êtes sûr qu’ils n’exerceront aucune pression afin de mettre en place des mécanismes solides de protection juridique pour vos investissements. Je crois que c’est un filtre très important qui n’était pas en place auparavant. Puis, on passe aux occasions et aux choses habituelles qui sont très, très importantes.
Jonathan Hausman : Vous avez parlé d’occasions à saisir. Il y a beaucoup d’histoires de modèles qui sont débridés, et ces histoires sont vraies.
Janice Stein : En effet.
Jonathan Hausman : Mais c’est aussi, j’imagine, un signe qu’il y a des avantages incroyables quant au nombre de changements positifs qui pourraient découler de ces technologies. Comment conciliez-vous le potentiel de retombées très positives et le potentiel de résultats très néfastes?
Janice Stein : Permettez-moi de parler dans vos mots un instant et j’espère que le public sera indulgent avec moi. Quelle est la définition technique du risque? L’écart entre les résultats possibles. C’est un langage très familier pour les gens qui pensent au risque. Eh bien, nous sommes dans ce monde de risque maximal parce que vous obtenez des occasions incroyables comme résultats. Prenons l’IA. J’ai manqué le bateau, mais dans deux générations, les gens vivront jusqu’à 120 ans, car nous verrons des avancées phénoménales en médecine, en réadaptation et en médecine préventive à un rythme tout simplement inimaginable. Ce n’est qu’un exemple. Par ailleurs, nous serons témoins de certaines des plus grandes menaces en matière de cybersécurité. Pourtant, tout ce qui nous concerne est sur une machine. Jonathan, je peux vous dire qu’il y a un dossier à votre sujet partout, tout comme il y en a un...
Jonathan Hausman : Je suis certain qu’il est très ennuyeux.
Janice Stein : Mais il y en a un. Et il y a un dossier à mon sujet. Mon téléphone a été piraté par un acteur étranger il y a deux semaines. Nos données alimentent cette incroyable révolution, mais elles sont très, très vulnérables. Et il y a un compromis ici auquel nous commençons tout juste à réfléchir. Parlons de ce que les secteurs de l’éducation et des affaires doivent faire. Ils devront investir massivement dans la cybersécurité, des investissements d’une ampleur que vous ne pouvez pas encore imaginer. Ce virage est inévitable et vous savez qu’il arrivera.
Jonathan Hausman : Mythos n’est que le début.
Janice Stein : Ce n’est que le début de l’histoire. L’histoire de Mythos illustre tous ces points. Avec Mythos, Anthropic décide : « C’est effrayant. Je ne peux pas rendre le modèle public ». La société se tourne donc vers le gouvernement des États-Unis et transmet le modèle aux grandes institutions, mais dans un seul pays, les États-Unis. Et il y a un décalage avant qu’il ne se rende aux institutions parallèles au Canada ou au Royaume-Uni. Pensez aux avantages. Au Canada, au Royaume-Uni et en France, les institutions n’avaient aucune idée des menaces à la cybersécurité auxquelles elles devaient faire face. Nous ne vivons pas dans un monde idéal. Nous devons nous protéger contre ces risques. C’est la première chose. N’est-ce pas? Ensuite, il faut penser aux systèmes qu’on construit. Vous avez donc plusieurs niveaux de protection, n’est-ce pas? Il faut placer les données de base et les données de sécurité nationale derrière des pare-feu qui sont si impénétrables qu’il faudra plus d’efforts pour les pirater, ce qui nous donnera juste assez d’avertissements qu’elles sont à risque. Je ne crois pas que c’est une question à laquelle pensent beaucoup de nos dirigeants. Tout cela est très coûteux, et les gens s’inquiètent de l’avenir des emplois. Je vais vous nommer un domaine très prometteur pour l’emploi : la cybernétique. Tout le monde embauchera. Et ces experts en cybernétique ne sont pas les experts en cybernétique d’il y a cinq ans. Ce sont des experts à la fine pointe de l’IA, car on va utiliser l’IA contre elle-même. C’est la direction dans laquelle nous allons.
Janice Stein : Si vous me demandez ce qui pourrait faire en sorte que l’IA perturbe les institutions financières à un point tel que la période de 2007 à 2009 ressemblera à un simple incident de parcours, je ne peux pas vous donner d’estimation de la probabilité d’un tel scénario. Je vous répondrai plutôt : racontez-moi comment on pourrait en arriver là. Mais c’est un travail d’équipe, un sport d’équipe. Vous aurez probablement besoin d’une équipe rouge et d’une équipe bleue. Cela montre clairement pourquoi le leadership sera essentiel dans les 20 prochaines années. Absolument essentiel.
Jonathan Hausman : Où trouverons-nous ces dirigeants? Je veux dire, existent-ils déjà? Ces dirigeants sont-ils formés d’une tout autre façon que ceux qui les ont précédés? Vous avez mentionné la crise de 2008. Dans certains cas, les dirigeants de ces institutions financières ne comprenaient pas les machines, les produits, la dynamique et le marché qui ont mené à l’effondrement. Sommes-nous dans une situation similaire aujourd’hui? Comment rectifier le tir?
Janice Stein : Nous le sommes. Je crois que nous le sommes. De combien de temps disposons-nous? Je ne sais pas. Mais c’est absolument crucial. Alors, comment rectifier le tir? En toute franchise, cela doit venir des hauts dirigeants des grandes institutions, et non seulement des institutions financières. Le gouvernement doit commencer à prendre la question très au sérieux. Il faut organiser des retraites avec les équipes de direction et leur poser la question : « Comment imaginez-vous la perturbation à venir? » La question doit être à l’ordre du jour qu’on le veuille ou non, car les gens ne veulent pas penser aux perturbations. Les universités doivent le faire. Nous ne pouvons pas continuer comme nous le faisons : en apportant des changements progressivement et en faisant des retouches. Alors, qui sont les gagnants dans le monde qui nous attend? Les institutions qui investissent sérieusement pour comprendre les changements perturbateurs et qui les intègrent dans le cycle du leadership. Je crois que c’est absolument essentiel. Je quitte mon emploi et un nouveau directeur prendra ma relève. C’est un homme merveilleux, et je suis très enthousiaste. Mais je lui ai dit : « Vous devez regarder ce que nous faisons ici. Dans quelle mesure sommes-nous prêts aux changements perturbateurs? » Et il m’a répondu : « En effet, et de quelles compétences les gens ont-ils besoin en période de changements perturbateurs? » C’est la bonne question. Si nous avons de la chance, nous pourrions faire des investissements excessifs. Mais si la chance ne nous sourit pas, ce sera le meilleur investissement de protection que nous puissions faire maintenant.
Jonathan Hausman : Eh bien, comme vous le savez, bientôt, les dirigeants qui sont en mesure de faire ce genre de choix convergeront tous vers Toronto. Oui. Pour le Sommet canadien de l’investissement.
Janice Stein : Oui.
Jonathan Hausman : Selon vous, à quoi les investisseurs devraient-ils penser quand ils viendront au Canada?
Janice Stein : Écoutez, je crois que c’est une excellente question. Le Canada est à la croisée des chemins. Nous avons de la chance – et je ne le dis pas de façon partisane – d’avoir un premier ministre qui comprend les perturbations, qui comprend que nous avons été écartés de la trajectoire dans laquelle nous étions engagés et que nous devons tracer une nouvelle voie. Alors, quels sont nos atouts? Je crois que tout le monde sait que le Canada est riche en ressources naturelles qui, il se trouve, sont un élément essentiel de la révolution de l’IA parce que, sans énergie, vous êtes désavantagés dans ce domaine. Lorsque les investisseurs viennent ici, examinez les occasions, mais pas sur un horizon d’un à deux ans. Jetons un coup d’œil aux possibilités d’investissement, car elles sont plus importantes que jamais. Faut-il en faire davantage, Jonathan, pour ouvrir la voie et accélérer ce processus? Oui. Procédons-nous déjà à une partie de cette restructuration institutionnelle? Oui. Nous devons en faire plus, ce qui cadre avec mon thème de restructuration institutionnelle. La deuxième chose que nous avons, et je ne la sous-estime pas, c’est la primauté du droit.
Janice Stein : C’est important pour les investisseurs. La protection des investisseurs est importante. On peut investir son argent, mais on peut aussi bien la retirer. Et dans un monde d’incertitude, c’est un atout très, très précieux. Troisièmement, le pays prend des mesures pour renforcer ses partenariats, et ces partenaires auront un accès privilégié. C’est ça, un partenariat. Quelles sont les conditions? Et ici, les investisseurs peuvent jouer un très grand rôle maintenant parce qu’on commence tout juste à dresser la liste de ces conditions. Voulez-vous saisir l’occasion alors qu’on en jette les bases? Je le ferais, dans ce pays, parce qu’il offre ce genre d’occasions, mais aussi dans les pays qui, à notre avis, n’exerceront pas de coercition à notre égard. C’est une entrée non seulement sur le marché canadien, mais aussi sur d’autres marchés. Enfin, comme tout le monde le sait, notre main-d’œuvre est très instruite. Mettons ces choses ensemble : C’est un excellent moment pour venir au Canada. Je suis très heureuse que tout le monde vienne ici.
Jonathan Hausman : Il est très facile de voir tout en noir. Il y a beaucoup de perturbations et d’incertitude. Mais quelles sont les choses qui vous donnent vraiment espoir?
Janice Stein : Il y a beaucoup de choses qui me donnent espoir. La perturbation est un processus qui nous donne les moyens d’agir. Je pense que nous serions tous les deux d’accord pour dire qu’il y a beaucoup d’institutions qui n’ont pas fait suffisamment d’efforts. Il y a une sorte d’inertie institutionnelle. Dans mon monde, il y a beaucoup de bureaucratie qui continue de faire les choses comme elle l’a toujours fait, parce qu’elle a toujours fait les choses de cette façon. Ça ne peut pas continuer ainsi. Il y a donc d’énormes possibilités de croissance et de changement positif à mesure que nous surmontons les obstacles. Nous n’aurons pas l’impression de nous cogner la tête contre un mur infranchissable. Il y aura beaucoup de perspectives de création.
Jonathan Hausman : C’est une bonne note pour conclure. Merci beaucoup, Janice. Merci d’avoir discuté avec nous aujourd’hui.
Janice Stein : Quel plaisir d’être avec le RREO, qui fait un excellent travail pour informer les dirigeants sur l’avenir.
Jonathan Hausman : Merci, Janice, et merci beaucoup d’avoir été des nôtres aujourd’hui. À la prochaine!